Hugo : L'œil du XIXe siècle – Journal des Editions Rémanence

Hugo : L'œil du XIXe siècle – Journal des Editions Rémanence

 

Critiques littéraires Editions Rémanence


On imagine souvent Victor Hugo posté sur un rocher à Guernesey, face à l'océan, dialoguant avec Dieu et la tempête. C'est l'image du prophète. Mais il existe un autre Hugo, plus urbain, plus immédiat, plus curieux : le Hugo piéton de Paris, le pair de France qui écoute aux portes, l'homme qui ne dort jamais sans avoir noirci quelques feuillets de ce qu'il a observé dans la journée. Ce trésor accumulé au fil des décennies forme Choses vues, un recueil posthume qui constitue sans doute le document le plus vivant, le plus vibrant et le plus indiscret sur le XIXe siècle français.

Aux Éditions Rémanence, nous sommes particulièrement attachés à ce texte car il révèle la fabrique du génie. Avant de transformer la misère en épopée dans Les Misérables, Hugo l'a vue, il l'a sentie, il l'a notée. Ce livre est le laboratoire du grand œuvre.

Un reporter de génie avant l'heure

Ce qui frappe d'emblée à la lecture de Choses vues, c'est la modernité du ton. Oubliez les longues périodes rhétoriques ou les alexandrins parfaits. Ici, le style est nerveux, incisif, quasi télégraphique parfois. Hugo capte l'instant. Il fonctionne comme une caméra avant l'invention du cinéma. Il pratique le "zoom" littéraire avec une virtuosité stupéfiante.

Tantôt il décrit avec une ironie mordante les petits travers du roi Louis-Philippe, dont il est un confident privilégié, croquant le monarque en bourgeois fatigué qui compte ses sous. Tantôt, quelques pages plus loin, il nous entraîne dans les cachots de la Conciergerie ou au pied de l'échafaud. Rien n'échappe à son œil de cyclope : la couleur d'un gilet, le tremblement d'une main, le cri d'un enfant dans la foule. C'est le triomphe du détail qui tue ou qui sauve.

Le grotesque et le sublime : la "Comédie Humaine" du réel

La force de ce recueil réside dans ses contrastes violents, fidèles à l'esthétique romantique de l'auteur. Hugo juxtapose sans transition la frivolité mondaine et la tragédie sociale. Il raconte un bal à l'Hôtel de Ville avec la même précision clinique qu'il décrit le cerveau ouvert de Talleyrand lors de son embaumement (une page d'anthologie macabre !).

Il y a dans ces pages une absence de hiérarchie qui donne le vertige. L'Histoire avec une grande hache – les émeutes de 1848, le coup d'État de Napoléon III, le retour des cendres de l'Empereur – côtoie l'anecdote de boulevard. C'est précisément ce mélange qui rend le siècle "palpable". On ne lit pas un résumé scolaire des événements ; on respire la poussière des barricades, on entend le froissement des soies dans les salons académiques, on sent l'odeur de la poudre et celle de la misère.

Pourquoi lire Choses vues aujourd'hui ?

Lire Choses vues aujourd'hui, c'est s'offrir une leçon d'observation. À l'heure de l'information en continu et des images fugaces qui s'effacent aussitôt vues, Hugo nous apprend à regarder. Il nous montre que la réalité dépasse toujours la fiction, pour peu qu'on sache la scruter.

C'est aussi redécouvrir un Hugo plus intime, débarrassé de sa statue de commandeur. On y trouve un homme drôle, parfois médisant, profondément humain, et toujours hanté par la question de la Justice. C'est une lecture fragmentée, idéale pour nos rythmes de vie modernes : on peut l'ouvrir au hasard, picorer une scène, être saisi par une fulgurance, et le refermer, ébloui par tant de vie capturée par l'encre.


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Signé : Jules Gatrocque, rédacteur chez Editions Rémanence.

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