Jean-Baptiste Aubry : L'Empire du Milieu et la Croix – Journal des Editions Rémanence

Jean-Baptiste Aubry : L'Empire du Milieu et la Croix – Journal des Editions Rémanence

 

Critiques littéraires Editions Rémanence


Il est de bon ton, chez les historiens modernes, de caricater le missionnaire du XIXe siècle en agent du colonialisme, méprisant les cultures qu'il rencontrait. Quelle erreur ! Pour qui prend la peine de lire les textes, comme ce magnifique Les Chinois chez eux de l'abbé Jean-Baptiste Aubry, une tout autre réalité émerge. Celle d'une rencontre bouleversante entre la vieille Chrétienté et la plus ancienne civilisation d'Asie. L'abbé Aubry n'est pas un touriste pressé ; c'est un pêcheur d'âmes qui observe le poisson avant de lancer ses filets.

Aux Éditions Rémanence, nous remettons en lumière ce témoignage précieux. Il nous offre une photographie de la Chine impériale avant que le communisme et la modernisation forcenée ne viennent briser son harmonie séculaire. C'est le récit d'un monde où l'ordre régnait encore sous le Ciel.

L'éloge des vertus naturelles

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'admiration sincère du prêtre pour la structure sociale chinoise. Là où l'Occident commençait déjà à se décomposer sous les coups de boutoir de l'individualisme révolutionnaire, Aubry découvre en Chine un édifice social d'une solidité rocailleuse, fondé sur deux piliers : l'autorité paternelle et la piété filiale.

Il décrit avec une émotion palpable ces familles où l'aïeul est un empereur domestique, où le respect des anciens est une religion d'État. Pour un esprit catholique traditionnel, cette hiérarchie naturelle est une préfiguration de l'ordre divin. Aubry loue la patience infinie du travailleur chinois, sa sobriété, son endurance à la douleur et sa politesse exquise qui lubrifie les rapports sociaux. Il voit dans ce peuple des qualités humaines immenses, des "pierres d'attente" magnifiques pour la construction de la Cité de Dieu.

Les ténèbres du paganisme

Mais l'abbé Aubry n'est pas naïf. Il ne tombe pas dans l'idolâtrie de l'exotisme. S'il aime le Chinois, il déteste l'erreur qui l'enchaîne. Son livre est aussi une plongée lucide dans les ombres du paganisme. Il nous montre une société paralysée par la superstition, où la peur des esprits et le fatalisme étouffent l'espérance.

Il décrit la cruauté de la justice mandarine, l'infanticide des filles, l'opium qui commence ses ravages. Il pose un diagnostic théologique implacable : la Chine est un corps sans tête. Elle possède la morale de la terre (Confucius), mais il lui manque la clef du Ciel. Elle tourne en rond dans ses rites millénaires, prisonnière d'un cycle sans fin, faute d'avoir reçu la révélation linéaire du Salut. C'est là toute la tragédie que l'auteur nous fait ressentir : tant de grandeur humaine gâchée par l'absence de la Vérité.

Pourquoi lire Aubry aujourd'hui ?

Ce livre est un document capital pour comprendre ce qu'était la Chine "avant". Mais c'est surtout une leçon de regard. Aubry nous apprend comment un chrétien doit regarder une culture étrangère : non pas avec l'arrogance du conquérant, ni avec la complaisance du relativiste, mais avec la charité du médecin.

Il nous rappelle que l'évangélisation n'est pas une destruction de la culture, mais son achèvement. Il rêvait d'une Chine baptisée qui aurait gardé son génie propre tout en le purifiant. À l'heure où la Chine redevient une superpuissance inquiétante et matérialiste, relire Aubry, c'est retrouver la trace de cette âme chinoise profonde, familiale et religieuse, qui dort encore sous la chape de plomb du Parti.


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Signé : Jules Gatrocque, rédacteur chez Editions Rémanence.

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