Le compagnon parfait : Segalen et de Voisins, témoins de la chute de l'Empire de Chine
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Au tournant du XXe siècle, alors que les empires coloniaux européens sont à leur apogée et que le monde semble figé dans un ordre immuable, une civilisation millénaire s'apprête à basculer dans le chaos. L'Empire de Chine, le céleste empire des Qing, vit ses dernières heures. C'est dans ce décor crépusculaire, fascinant et périlleux, que deux figures singulières de la littérature française vont se rencontrer et s'embarquer pour un périple qui marquera à jamais leur œuvre et leur existence : Victor Segalen et Gilbert de Voisins. Leur aventure commune, leur amitié complexe et leurs regards croisés sur un monde en pleine désintégration sont au cœur d'un document exceptionnel, Le compagnon parfait : Gilbert de Voisins et Victor Segalen en Chine. Cet ouvrage ne se contente pas de raconter un voyage ; il nous offre une double focale sur l'effondrement d'un monde, vue par deux esthètes que tout, en apparence, semblait opposer.
La rencontre improbable de deux esprits voyageurs
Pour comprendre la portée de leur expédition, il faut d'abord saisir qui étaient ces deux hommes. D'un côté, Victor Segalen (1878-1919), médecin de marine, poète, ethnographe et déjà sinologue averti. Pour lui, la Chine n'est pas une simple destination exotique ; c'est un champ d'étude, une obsession intellectuelle. Il est le théoricien de l'« Exotisme », cette quête non pas du pittoresque ou de l'inhabituel, mais de la sensation radicale du « Divers », de l'altérité irréductible. Segalen ne cherche pas à comprendre la Chine pour la réduire à des schémas occidentaux, mais pour éprouver la distance qui l'en sépare. Sa démarche est quasi métaphysique. Avant même de s'enfoncer dans les terres de l'empire, il est déjà armé d'un bagage théorique et linguistique considérable, prêt à déchiffrer les signes d'une culture qu'il sait condamnée.
De l'autre, Auguste Gilbert de Voisins (1877-1939), aristocrate, dandy, aventurier fortuné et écrivain en devenir. Si Segalen est l'intellectuel, de Voisins est l'homme d'action. Son attrait pour l'ailleurs est plus instinctif, plus romanesque. Il cherche l'épreuve, l'expérience brute, la confrontation avec des réalités lointaines pour nourrir une sensibilité à vif. Il n'a pas la rigueur érudite de Segalen, mais possède une intuition, un sens pratique et une endurance qui seront indispensables à la réussite de leur entreprise. C'est lui qui finance en grande partie l'expédition. Il est, comme le titre du livre l'indique, le « compagnon parfait » : non pas un disciple, mais un alter ego, celui qui ancre le voyage dans le réel quand Segalen menace de le sublimer en pure abstraction. La collection dédiée à Auguste Gilbert de Voisins permet de mesurer l'ampleur de son talent propre, souvent éclipsé par la figure tutélaire de Segalen.
Leur rencontre, orchestrée par des amis communs dans le Paris littéraire, semble relever du destin. Segalen a le projet, la vision. De Voisins a les moyens et l'énergie. Ensemble, ils montent en 1909 une mission archéologique ambitieuse : remonter le fleuve Yang-Tsé-Kiang, explorer les provinces reculées du Sichuan et du Tibet, à la recherche des tombeaux de la dynastie Han. Mais ce qu'ils vont trouver dépasse de loin leurs attentes archéologiques. Ils ne vont pas seulement exhumer un passé glorieux ; ils vont assister, en direct, à la mise au tombeau d'un présent impérial agonisant.
Un empire au bord du gouffre
La Chine qu'ils parcourent n'a rien d'une carte postale. Depuis les guerres de l'Opium au milieu du XIXe siècle, la dynastie Qing est sur une pente fatale. Minée par la corruption interne, l'impuissance militaire face aux puissances occidentales et les révoltes populaires, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même. L'impératrice douairière Cixi est morte en 1908, laissant le trône à un enfant, Puyi. Le pouvoir est vacant, l'autorité impériale se délite. Partout, les ferments de la révolution, menée depuis l'étranger par Sun Yat-sen, gagnent du terrain. La modernité occidentale s'infiltre violemment, ébranlant des structures sociales et mentales vieilles de plusieurs millénaires. Segalen et de Voisins arrivent précisément à ce point de bascule. Leur périple se déroule entre 1909 et 1914, juste avant et pendant la révolution Xinhai de 1911 qui balaiera la dernière dynastie et proclamera la République.
Leur témoignage, retranscrit dans Le compagnon parfait, est donc d'une valeur inestimable. Ils voient les temples abandonnés, les mandarins désemparés, les traditions bafouées. Ils sentent la tension, l'odeur de la poudre, l'imminence du chaos. Ils ne sont pas de simples touristes ; leur statut de mission officielle, même précaire, leur ouvre des portes et leur permet d'observer de près les derniers soubresauts du système impérial. Ils sont les témoins privilégiés d'un événement historique majeur, un peu comme d'autres observateurs assisteront quelques années plus tard à la naissance de la Turquie moderne sur les décombres de l'Empire ottoman, une transition brillamment racontée dans À Angora auprès de Mustafa Kemal - Alaeddine Haïdar. Pour Segalen et de Voisins, chaque pagode en ruine, chaque édit impérial ignoré est un signe de la fin des temps.
Deux regards croisés sur la fin d'un monde
C'est dans l'interprétation de cet effondrement que les deux hommes révèlent leur singularité. L'ouvrage Le compagnon parfait, en juxtaposant leurs écrits, met en lumière cette fascinante divergence de points de vue.
Pour Victor Segalen, ce spectacle de décomposition est une tragédie esthétique. Lui qui était venu chercher l'Autre, le « Divers » dans sa forme la plus pure, le voit disparaître sous ses yeux. La fin de l'empire n'est pas seulement un changement de régime politique ; c'est la mort d'un monde symbolique, la victoire de l'uniformisation occidentale sur la singularité chinoise. Il y a chez lui une forme de désespoir lucide. Il s'efforce, par l'écriture, de sauver ce qui peut l'être : non pas les coutumes ou les monuments, mais l'esprit qui les a fait naître. Ses œuvres majeures, comme Stèles (1912) ou Peintures (1916), sont des tentatives de capter cette essence avant qu'elle ne soit totalement perdue. Il ne décrit pas la Chine, il l'invoque. Il ne la raconte pas, il la déchiffre. Son regard est celui de l'archéologue des âmes, qui, face à un corps encore chaud, pratique déjà une autopsie pour en comprendre la structure intime. Il voit la grandeur dans la chute, la beauté dans le déclin.
Gilbert de Voisins, quant à lui, aborde la situation avec une perspective plus pragmatique et sensible. Son journal de bord, ses notes, révèlent un homme moins accablé par la métaphysique du déclin que par ses manifestations concrètes. Il est frappé par la misère des populations, la brutalité des soldats, l'absurdité des situations. Là où Segalen voit des symboles, de Voisins voit des êtres humains. Son écriture est plus narrative, plus incarnée. Il raconte les difficultés du voyage, les rencontres, les paysages grandioses ou désolés. Il n'a pas le filtre théorique de son ami. Son regard est celui du romancier, qui puise dans le réel la matière de ses futures fictions. Il est le chroniqueur de l'instant, tandis que Segalen est le poète de l'éternel. Cette complémentarité est la grande richesse de leur témoignage commun. L'un donne la profondeur de champ intellectuelle, l'autre la texture vivante de l'expérience. L'étude de ces périples littéraires est une branche passionnante des études en récits de voyages et explorations, car elle montre comment le réel est transfiguré par le prisme de la subjectivité de l'écrivain.
L'écriture comme rempart contre l'oubli
De cette expédition fondatrice naîtront des œuvres majeures. Pour Segalen, ce sera l'affirmation de sa voix unique, une poésie et une prose qui tournent le dos à l'exotisme de pacotille d'un Pierre Loti. Il invente une Chine intérieure, un « Empire du Milieu » mental qui lui servira de matériau pour toute son œuvre. Pour Gilbert de Voisins, ce voyage est un baptême du feu littéraire, qui lui inspirera plusieurs romans et récits, lui conférant une légitimité d'écrivain-voyageur.
Mais au-delà de leurs productions individuelles, c'est leur dialogue, reconstitué par Le compagnon parfait, qui constitue leur plus précieux héritage. Le livre met en scène une amitié intellectuelle et humaine d'une rare intensité, faite d'admiration mutuelle, de rivalités feutrées et de profondes divergences. Ils sont deux pôles qui, ensemble, dessinent une carte complexe et nuancée de la Chine en transition. Leur aventure illustre parfaitement comment les grands bouleversements de l'histoire du monde ne sont pas que des dates dans des manuels, mais des expériences vécues, ressenties et transformées en art.
En conclusion, l'équipée de Victor Segalen et Gilbert de Voisins en Chine est bien plus qu'une simple anecdote de l'histoire littéraire. C'est un moment de grâce où deux sensibilités exceptionnelles se sont trouvées confrontées à la fin d'un monde. Le compagnon parfait : Gilbert de Voisins et Victor Segalen en Chine n'est pas seulement un document indispensable pour les admirateurs des deux auteurs ; c'est une méditation profonde sur le temps, la mémoire et le choc des civilisations. Il nous rappelle que face à l'effondrement, face à la disparition, il reste à l'écrivain une arme absolue : la capacité de nommer, de décrire et de graver dans la permanence des mots la beauté fragile de ce qui ne sera plus. Segalen et de Voisins, chacun à sa manière, ont été les scribes de ce grandiose enterrement, nous laissant un témoignage dont la pertinence, à l'heure d'une nouvelle globalisation, résonne avec une acuité saisissante.