L'oubli des romancières à succès : pourquoi avons-nous effacé Brada et Gyp de notre histoire littéraire ?

L'oubli des romancières à succès : pourquoi avons-nous effacé Brada et Gyp de notre histoire littéraire ?

La postérité littéraire est un club sélect, un Panthéon où trônent quelques noms immuables – Hugo, Balzac, Proust, Camus – que chaque génération redécouvre avec la même ferveur. Mais à côté de ce temple de la mémoire, s'étend un vaste cimetière où reposent des cohortes d'écrivains, jadis acclamés, couverts de lauriers et dévorés par des milliers de lecteurs, aujourd'hui réduits à une note de bas de page dans les manuels spécialisés. Parmi ces fantômes de la gloire, une population frappe par sa quasi-invisibilité : les romancières. Comment des femmes qui ont dominé la scène littéraire de leur temps ont-elles pu être à ce point effacées de notre patrimoine ? C'est la question vertigineuse et essentielle que soulève l'ouvrage L'oubli des romancières à succès. En se penchant sur des figures comme Brada ou Gyp, on ne fait pas seulement œuvre de justice mémorielle ; on interroge les mécanismes mêmes qui forgent notre histoire littéraire.

Des reines de la Belle Époque aux oubliettes de l'histoire

Pour saisir l'ampleur du phénomène, il faut se téléporter à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. La Belle Époque n'est pas seulement une période d'effervescence technique et sociale, c'est aussi un âge d'or de la vie littéraire. Les journaux publient des romans en feuilletons, les salons bruissent de réputations naissantes et les tirages de certains livres atteignent des sommets. Dans cette arène où la concurrence est féroce, des femmes s'imposent comme des figures incontournables, rivalisant sans complexe avec leurs confrères masculins.

Prenons le cas de Sibylle Riqueti de Mirabeau, comtesse de Martel de Janville, plus connue sous son nom de plume : Gyp. Arrière-petite-nièce du célèbre tribun révolutionnaire, elle est une force de la nature littéraire. De 1880 à la Première Guerre mondiale, elle publie plus de 120 ouvrages, dont beaucoup sont d'immenses succès de librairie. Ses dialogues sont réputés pour leur piquant, son style est vif, moderne. Elle crée des personnages comme Petit Bob ou Loulou qui deviennent des archétypes sociaux, des icônes de la jeunesse dorée et insolente de l'époque. Gyp n'est pas qu'une simple amuseuse ; c'est une chroniqueuse acerbe de son milieu, l'aristocratie et la haute bourgeoisie, dont elle expose les ridicules avec une verve qui fait les délices de Paris. Son influence est telle qu'elle est l'une des écrivaines les mieux payées de son temps. Qui, aujourd'hui, en dehors des cercles universitaires, a lu une ligne de Gyp ?

Autre étoile filante, Henriette Conscience, comtesse de Puliga, qui signe ses œuvres du pseudonyme de Brada. Née à Paris de parents italiens, elle incarne une littérature plus psychologique et cosmopolite. Ses romans, comme Mon Tuteur (1893) ou Les Beaux jours de la vie (1907), explorent avec finesse les tourments de l'âme féminine, les conventions sociales et les amours contrariées. Son succès n'est pas seulement populaire, il est aussi critique. En 1905, l'Académie française lui décerne le prestigieux prix Botta pour l'ensemble de son œuvre, une consécration suprême. Paul Bourget, l'un des maîtres du roman psychologique, admire son travail. Elle est traduite, lue dans toute l'Europe. Pourtant, après sa mort en 1938, un silence presque total s'installe. Son nom s'efface, ses livres disparaissent des rayons des librairies, ne survivant que grâce à quelques collectionneurs et spécialistes. Redécouvrir son talent est aujourd'hui un véritable parcours d'archéologue littéraire, heureusement facilité par la réédition de ses œuvres. L'élégance de sa plume et la profondeur de son analyse des mœurs n'ont pourtant rien perdu de leur force, et on peut s'en convaincre en se plongeant dans les livres de Brada.

Gyp et Brada ne sont pas des exceptions. Elles sont les figures de proue d'une génération brillante de romancières qui comptaient aussi Marcelle Tinayre, Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau, première femme à devenir chevalier de la Légion d'honneur pour son œuvre littéraire), ou encore Colette Yver. Toutes ont connu la gloire avant de sombrer dans une amnésie quasi-totale. Comment expliquer un tel naufrage collectif ?

Les mécanismes de l'oubli : autopsie d'une disparition

L'oubli n'est pas un processus naturel, passif. Il est le résultat d'une série de choix, de jugements et de biais culturels qui, additionnés, ont eu raison de carrières littéraires autrefois flamboyantes. L'ouvrage L'oubli des romancières à succès décortique ces mécanismes avec une précision clinique.

1. La construction du canon littéraire : une affaire d'hommes

La postérité d'un écrivain se joue après sa mort. Elle est façonnée par les critiques, les universitaires, les éditeurs et les professeurs qui composent les anthologies et les programmes scolaires. Or, durant une grande partie du XXe siècle, ce monde était presque exclusivement masculin. Ces arbitres du goût ont privilégié des œuvres qui correspondaient à leurs propres critères d'excellence : l'innovation formelle, l'ambition philosophique, la portée jugée « universelle ». Les romans de ces autrices, souvent qualifiés de « mondains », « sentimentaux » ou de « littérature pour dames », ont été jugés mineurs. Leur immense succès populaire est même devenu un argument contre elles, comme si la faveur du public était la marque d'un manque de profondeur. En les cantonnant à la catégorie réductrice de la « littérature féminine », on leur déniait toute prétention à l'universalité, un privilège tacitement réservé aux hommes. Cette ségrégation intellectuelle est précisément ce que dénonçait Virginia Woolf en expliquant les obstacles matériels et symboliques rencontrés par les femmes de lettres dans son essai lumineux, A Room of One's Own.

2. Les ruptures historiques et le poids de l'idéologie

Le monde de la Belle Époque est anéanti par la boucherie de 1914-1918. Une nouvelle ère s'ouvre, marquée par le traumatisme, le cynisme et la quête de nouvelles formes artistiques. Les romans qui décrivaient les subtilités des relations dans les salons parisiens paraissent soudainement futiles, déconnectés des angoisses du temps. De plus, les engagements politiques de certaines autrices ont lourdement pesé sur leur réception future. Gyp, par son antidreyfusisme virulent et son nationalisme outrancier, est devenue une figure impubliable après la Seconde Guerre mondiale. Son œuvre a été ensevelie sous ses opinions, empêchant une lecture dépassionnée de ses qualités littéraires intrinsèques.

3. Le genre romanesque et le mépris de l'intrigue

Beaucoup de ces romancières étaient de formidables conteuses. Elles maîtrisaient l'art de l'intrigue, du rebondissement, du dialogue percutant, ce qui explique en grande partie leur succès auprès du grand public. Cependant, le XXe siècle littéraire, surtout après le Nouveau Roman, a valorisé la déconstruction du récit, l'introspection et l'expérimentation stylistique au détriment de l'histoire bien ficelée. Des auteurs comme Honoré de Balzac, bien qu'étant un maître de l'intrigue, ont survécu grâce à l'ampleur systémique de leur projet, leur ambition de peindre toute une société. Les femmes, elles, ont souvent été perçues comme de simples faiseuses d'histoires, sans le « génie » créateur d'un monde. Leurs romans, jugés trop lisibles, trop agréables, ont été considérés comme de simples produits de consommation, périssables par nature.

Pourquoi il est urgent de les relire

Exhumer ces œuvres de l'oubli n'est pas un simple exercice de nostalgie. C'est une nécessité pour qui veut comprendre la richesse et la complexité réelles de notre passé littéraire. Ces livres nous offrent un regard irremplaçable sur leur époque, mais un regard porté par des femmes. Elles nous racontent les aspirations, les frustrations et les stratégies de contournement des femmes de la bourgeoisie et de l'aristocratie, un monde souvent décrit de l'extérieur par des observateurs masculins. Leurs écrits sont des documents sociologiques et psychologiques de première main.

De plus, en les lisant aujourd'hui, on est frappé par leur modernité. Derrière le vernis des conventions sociales, elles abordent des thèmes qui nous parlent encore : la quête d'indépendance financière et intellectuelle, le poids du mariage, la liberté amoureuse, le désir féminin, la rivalité entre femmes. Leurs héroïnes sont rarement les créatures passives et éthérées que les clichés voudraient nous faire croire. Elles sont complexes, parfois cruelles, souvent pleines d'esprit et de détermination.

En conclusion, l'histoire de l'oubli des romancières à succès est une leçon sur la nature subjective et partiale de la gloire littéraire. Elle nous rappelle que le Panthéon que nous avons hérité n'est pas le reflet neutre du talent, mais le produit d'une histoire culturelle, sociale et politique. Des ouvrages comme L'oubli des romancières à succès sont des guides précieux pour s'aventurer hors des sentiers battus, pour redécouvrir ce continent englouti de la littérature féminine. Lire Brada, Gyp et leurs consœurs, ce n'est pas seulement réparer une injustice ; c'est s'offrir le plaisir immense de découvrir des œuvres fortes, intelligentes et subtiles, qui n'attendent qu'une chose : de nouveaux lecteurs.

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