Shakespeare en France : Comment le 'Sauvage Ivre' est devenu un Génie Immortel
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Il existe, entre la France et l'Angleterre, plus qu'un simple bras de mer. Un fossé culturel, creusé par des siècles de rivalités politiques, de guerres et de préjugés, a longtemps séparé les sensibilités artistiques des deux nations. Nulle part cette fracture n'a été plus évidente que dans le domaine du théâtre. L'histoire de la réception de William Shakespeare en France est à ce titre emblématique. C'est le récit d'une conquête lente, houleuse, passionnée, où le plus grand dramaturge de langue anglaise fut d'abord perçu comme un barbare, puis un monstre fascinant, avant d'être finalement consacré comme un génie universel. Ce long cheminement, qui s'étend du Grand Siècle jusqu'à la révolution romantique de 1827, nous en dit moins sur Shakespeare lui-même que sur l'évolution du goût, des idées et de l'âme française. Comment le Barde d'Avon, l'antithèse du classicisme, a-t-il pu finir par triompher sur la scène même qui avait vu naître les chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine ?
Le bastion classique : l'ordre français face au chaos shakespearien
Au XVIIe siècle, alors que le théâtre de Shakespeare connaît son apogée à Londres, la France, sous l'égide de Richelieu et de Louis XIV, codifie son art dramatique avec une rigueur quasi mathématique. L'Académie française veille au grain, et le théâtre devient l'expression d'un idéal d'ordre, de clarté et de mesure. La doctrine classique repose sur des piliers intangibles : la règle des trois unités (un seul lieu, un seul jour, une seule action), la vraisemblance et la bienséance. Le but est d'instruire et de plaire, en présentant une nature idéalisée, purgée de ses excès et de sa trivialité. Les héros tragiques sont nobles, leur langage est châtié, et la violence est systématiquement reléguée hors scène, racontée par un messager. Dans ce paysage, un auteur comme Pierre Corneille incarne le modèle par excellence, avec ses dilemmes moraux grandioses et sa construction dramatique implacable.
Or, le théâtre de Shakespeare est le négatif presque parfait de cet idéal. Il ignore superbement les unités : ses pièces se déploient sur des années et des continents, mêlant intrigues principales et secondaires. Il viole allègrement la bienséance : le sang coule à flots sur scène, les spectres et les sorcières apparaissent, les rois sombrent dans la folie la plus crue. Plus choquant encore pour le goût français, il mélange les genres avec une audace inouïe. La tragédie la plus sombre, comme *Hamlet*, est ponctuée par l'humour macabre des fossoyeurs. Le sublime côtoie le grotesque, le langage poétique le plus élevé se marie à des jeux de mots populaires, voire vulgaires. Pour un spectateur de la cour du Roi-Soleil, habitué à la perfection formelle de Racine, une telle œuvre ne pouvait apparaître que comme une monstruosité, le fruit d'une culture primitive et désordonnée. Shakespeare était donc moins un rival qu'une curiosité barbare, un auteur dont on entendait vaguement parler mais qui restait de l'autre côté du bon goût, et de la Manche.
Voltaire, l'ambassadeur ambigu : un « barbare de génie »
Il faut attendre le XVIIIe siècle et la figure de Voltaire pour que Shakespeare fasse une entrée fracassante, bien que controversée, dans le débat intellectuel français. Lors de son exil en Angleterre (1726-1729), le philosophe découvre avec stupeur la vitalité de la scène londonienne. Dans ses *Lettres philosophiques* (1734), il est le premier à présenter longuement Shakespeare au public français. Son jugement est un chef-d'œuvre d'ambivalence, oscillant entre l'admiration fascinée et le dégoût le plus profond.
D'un côté, Voltaire est saisi par la force brute du dramaturge anglais. Il reconnaît son imagination puissante, la profondeur de ses personnages, ses fulgurances poétiques. Il admire des scènes d'une force dramatique inconnue en France, comme celle du spectre dans *Hamlet*. Il écrit : « Shakespeare, qui passait pour le Corneille des Anglais, était un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. » C'est lui qui forgera cette expression paradoxale qui marquera durablement la perception française : Shakespeare est un « barbare de génie ».
Mais de l'autre côté, en tant que gardien du temple classique et homme des Lumières épris de raison, Voltaire est horrifié. Il qualifie le dramaturge de « sauvage ivre », reprochant à ses pièces leur « chaos », leurs « grossièretés » et leurs « extravagances monstrueuses ». Pour lui, Shakespeare est un diamant brut, mais enseveli sous un « fumier énorme ». Son combat sera donc de tenter d'acclimater Shakespeare, de l'épurer pour le rendre acceptable au goût français. Les premières traductions et adaptations, comme celles de Jean-François Ducis, suivront cette voie : *Othello* devient un drame de la jalousie sans meurtre sur scène, *Hamlet* est expurgé de ses fossoyeurs et de son dénouement sanglant. La France du XVIIIe siècle admire les perles de Shakespeare mais ne supporte pas l'écrin. Elle le lit, le discute, mais le mutile pour le faire entrer dans son propre moule esthétique, le jugeant encore bien trop chaotique pour ses scènes policées.
1827, l'année du séisme : la révolution romantique est en marche
Pendant plus d'un siècle et demi, Shakespeare reste donc une figure sous-estimée en France, un génie difforme, intéressant pour ses idées mais imprésentable dans sa forme originale. La Révolution française et l'Empire napoléonien, en dépit de leurs bouleversements politiques, n'altèrent que peu la domination du classicisme sur la scène théâtrale. Mais un vent nouveau se lève en Europe. Le romantisme, né en Allemagne avec le *Sturm und Drang* et en Angleterre avec les poètes lakistes, prône la libération de l'art, le culte du moi, le goût pour le Moyen Âge et l'expression des passions les plus extrêmes.
En France, les jeunes générations littéraires étouffent sous le carcan des règles classiques. Des figures comme Madame de Staël (*De l'Allemagne*) et surtout Stendhal préparent le terrain. Dans son pamphlet *Racine et Shakespeare* (1823), l'auteur de *Le Rouge et le Noir* fait du dramaturge anglais l'étendard de la modernité contre un classicisme qu'il juge froid, daté et artificiel. Il y plaide pour un théâtre en prose, historique, qui oserait enfin représenter la vie dans toute sa complexité et sa vérité.
Le véritable tournant, le coup de tonnerre qui officialise la révolution, se produit en 1827. Une troupe d'acteurs anglais vient jouer à Paris, au théâtre de l'Odéon, les pièces de Shakespeare en version originale, sans les coupes et les embellissements des adaptateurs français. Le choc est sismique. Dans la salle, soir après soir, se presse toute la jeune garde romantique : Victor Hugo, Alexandre Dumas, Hector Berlioz, Alfred de Vigny, Théophile Gautier, Eugène Delacroix. Ils sont bouleversés. Pour la première fois, ils voient *Hamlet* dans toute sa folie, sa profondeur métaphysique et sa violence. Ils découvrent un *Othello* où la passion brute n'est plus édulcorée, un *Roméo et Juliette* d'une sensualité et d'un lyrisme foudroyants. Berlioz dira de cette expérience qu'elle fut pour lui un éclair, ouvrant à la fois « le ciel de l'art » et « un volcan d'amour » (il tombera éperdument amoureux de l'actrice qui joue Ophélie, Harriet Smithson). C'est la révélation collective d'une nouvelle forme de beauté, une beauté qui n'est plus synonyme de perfection polie, mais de vie, de contraste et de liberté.
La consécration : Shakespeare, dieu tutélaire du drame romantique
L'onde de choc de 1827 se propage immédiatement. La même année, Victor Hugo rédige la *Préface de Cromwell*, qui deviendra le manifeste du mouvement romantique français. Dans ce texte fondateur, il théorise ce que la troupe anglaise lui a révélé : le drame moderne doit être un miroir de la vie, et donc mêler, comme le fait Shakespeare, le sublime et le grotesque, le tragique et le comique, le beau et le laid. Shakespeare n'est plus le « barbare » de Voltaire, il est érigé en modèle absolu, le « dieu du théâtre ». Hugo écrit : « Shakespeare, c'est le drame ; et le drame, qui fond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie, le drame est le caractère propre de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle. »
Le triomphe de Shakespeare est désormais inéluctable. Il devient l'arme principale des romantiques dans leur lutte contre les « perruques » classiques, une lutte qui culminera en 1830 avec la fameuse « bataille d'Hernani ». Désormais, le Barde d'Avon n'est plus une curiosité étrangère, il est au cœur de la création française. Son influence est partout : dans le théâtre de Hugo et de Musset, dans la musique de Berlioz, dans la peinture de Delacroix. Les traductions se multiplient, avec en point d'orgue celle, monumentale et fidèle, de François-Victor Hugo, le fils du poète, qui consacrera sa vie à faire connaître l'intégralité de l'œuvre shakespearienne en France.
L'histoire de la réception de Shakespeare en France est donc celle d'une libération. La France a mis près de deux siècles à accepter un art qui ne se pliait pas à ses règles. En rejetant le « barbare », elle défendait un idéal d'universalisme fondé sur la raison et la mesure. En l'embrassant enfin avec ferveur, elle acceptait une autre forme d'universalité, celle du cœur humain, avec ses passions, ses contradictions et sa sublime imperfection. La France n'a pas découvert Shakespeare en 1827 ; elle est simplement devenue, à ce moment précis, assez grande pour l'accueillir.
1 comment
Bonjour!
Je viens de lire votre texte concernant la réception de Shakespeare en France. C’est passionnant. Comment aller plus loin? Auriez-vous des indications bibliographiques ?
MJVilleroy