Shakespeare s'est parodié lui-même : Roméo et Juliette et son double comique

Shakespeare s'est parodié lui-même : Roméo et Juliette et son double comique

Dans le panthéon des géants littéraires, peu de noms résonnent avec la même force et la même universalité que celui de William Shakespeare. Maître incontesté du drame humain, il a su, comme nul autre, sonder les profondeurs de l'âme, peignant avec une égale virtuosité les sommets de l'amour passionné et les abîmes du désespoir tragique. Mais que se passe-t-il lorsque le maître dramaturge décide de se regarder dans le miroir ? Que voyons-nous lorsqu'il prend ses propres créations, ses propres archétypes, pour les tordre, les inverser et, ultimement, en rire ? C'est précisément ce fascinant exercice d'auto-parodie que Shakespeare a accompli autour de l'année 1595. En l'espace de quelques mois, il donne au monde deux de ses œuvres les plus célèbres : la tragédie immortelle de Roméo et Juliette et la féérique comédie du Songe d'une nuit d'été. Loin d'être deux créations indépendantes, ces pièces forment un diptyque extraordinaire, un jeu de miroirs où la seconde semble être le double comique, la réflexion malicieuse et déformante de la première. Shakespeare, au sommet de son art, s'est parodié lui-même, explorant la fine frontière qui sépare le sublime du ridicule.

Une année de génie créatif

Pour comprendre cette dualité, il faut se replonger dans le contexte effervescent de l'Angleterre élisabéthaine. Les années 1590 sont une période d'une productivité stupéfiante pour William Shakespeare. Membre éminent de la troupe des Lord Chamberlain's Men, il doit fournir un répertoire varié pour un public londonien avide de nouveautés. La demande est forte pour les tragédies poignantes, les comédies légères et les drames historiques. C'est dans ce climat que naissent, presque simultanément, une histoire d'amour qui finira dans un bain de sang et une autre qui se résoudra par un triple mariage. Les spécialistes s'accordent à dater la composition de Roméo et Juliette et du Songe d'une nuit d'été entre 1595 et 1596. Cette proximité temporelle n'est pas une coïncidence ; elle est la clé d'une intention artistique profonde. Shakespeare explore le même matériau de base – de jeunes amants défiant l'autorité parentale pour vivre leur passion – mais le traite avec deux tonalités radicalement opposées. Il démontre ainsi non seulement sa polyvalence, mais aussi une conscience aiguë des mécanismes du théâtre, une capacité à construire et à déconstruire les émotions du public avec une aisance déconcertante. Cette période foisonnante pour le théâtre anglais voit également briller des figures comme Christopher Marlowe, dont l'influence sur le jeune Shakespeare est palpable, notamment dans le traitement du vers blanc et des passions dévorantes.

Roméo et Juliette : l'absolu tragique de l'amour

Roméo et Juliette est sans doute l'archétype de la tragédie romantique. L'histoire des amants de Vérone est traitée avec un sérieux et une intensité qui ne se démentent jamais. Dès le prologue, le ton est donné : nous allons assister à l'histoire de « deux amants nés sous une mauvaise étoile » dont « la mort seule mettra fin au conflit de leurs parents ». Chaque élément de la pièce concourt à construire cette fatalité. L'amour entre Roméo et Juliette est présenté comme un absolu, une force pure et incandescente qui transcende le monde vil des querelles familiales. Leur rencontre est un coup de foudre, leur dialogue un sonnet partagé, leur passion une religion dont ils sont les seuls fidèles. Leur amour est une lumière dans les ténèbres de la haine, mais c'est une lumière qui brûle trop vite et trop fort.

La tragédie repose sur une série de piliers immuables. D'abord, l'obstacle extérieur infranchissable : la haine ancestrale entre les Capulet et les Montaigu. Ensuite, l'accélération du temps : toute l'action se déroule en quelques jours à peine, une précipitation qui nourrit les malentendus et empêche toute résolution pacifique. Enfin, le rôle écrasant du destin, ou du hasard malheureux : la mort de Mercutio qui entraîne celle de Tybalt, la lettre du Frère Laurent qui n'arrive jamais à son destinataire, le réveil de Juliette quelques instants trop tard... Chaque péripétie est un clou de plus dans le cercueil des amants. Le langage lui-même, d'une richesse poétique sublime, élève leurs sentiments au rang de mythe. La mort n'est pas une simple fin, elle est une apothéose, un mariage dans le tombeau qui scelle leur union pour l'éternité. La pièce se clôt sur une leçon morale sombre et une paix retrouvée dans le deuil. Shakespeare ne plaisante pas avec ses personnages ; il les aime, les fait souffrir et les sacrifie sur l'autel de la grande tragédie.

Le Songe d'une nuit d'été : le miroir déformant de la passion

Tournons maintenant notre regard vers Le Songe d'une nuit d'été. À première vue, nous sommes dans un tout autre univers, un monde de fées, de magie et de quiproquos charmants. Pourtant, le point de départ est étrangement familier. À Athènes, la jeune Hermia aime Lysandre, mais son père Égée, figure autoritaire tout comme le Seigneur Capulet, veut la forcer à épouser Démétrius. La sentence en cas de désobéissance est terrible : la mort ou le couvent. Face à cet obstacle parental, que font les jeunes amants ? Exactement comme Roméo et Juliette : ils décident de fuir, de s'échapper de la tyrannie de la loi pour vivre leur amour. La structure initiale est la même.

Mais dès qu'ils pénètrent dans la forêt enchantée, le miroir se déforme. Shakespeare prend le concept d'amour absolu, de coup de foudre, et le pulvérise avec une malice jubilatoire. Sous l'effet du suc d'une fleur magique versé par le facétieux Puck, la constance amoureuse devient une vaste blague. Lysandre, qui jurait un amour éternel à Hermia quelques heures plus tôt, se réveille et tombe éperdument amoureux d'Héléna. Ses déclarations passionnées sont des calques presque parfaits de celles de Roméo, mais le contexte les rend ridicules. « La raison me conduit à ton cœur », dit-il à Héléna, prouvant que la « raison » de l'amant est la chose la moins fiable au monde. Puis, c'est au tour de Démétrius de subir le même sort, et les deux jeunes hommes se battent désormais pour celle qu'ils méprisaient la veille, tandis qu'Hermia, l'objet de tous les désirs, est soudainement abandonnée et bafouée. La passion n'est plus une force sublime et fatale, mais une maladie inconstante, un jeu absurde orchestré par des forces invisibles. Là où la tragédie punissait l'impulsivité, la comédie s'en amuse et la révèle pour ce qu'elle est : une folie passagère. On pourrait y voir une critique de la passion qui se retrouve dans la littérature européenne, chez des auteurs comme Molière, qui se moquera également des excès du sentiment amoureux.

Pyrame et Thisbé : la mise en abyme de la tragédie

Si le doute persistait sur l'intention parodique de Shakespeare, le dernier acte du Songe l'efface de manière éclatante avec la pièce dans la pièce : « La très lamentable comédie et la mort très cruelle de Pyrame et Thisbé ». Cette performance, jouée par une troupe d'artisans amateurs – les « rustres mécaniques » – pour célébrer le mariage du duc Thésée, est le cœur de la parodie. Car l'histoire de Pyrame et Thisbé, tirée des Métamorphoses d'Ovide, est l'une des sources directes de Roméo et Juliette. C'est l'histoire de deux jeunes amants babyloniens, issus de familles ennemies, qui communiquent à travers une fissure dans un mur et dont l'amour se termine par un double suicide suite à un tragique malentendu impliquant une lionne.

Shakespeare met donc en scène une version grotesque de sa propre tragédie. Tous les éléments qui font le sublime de Roméo et Juliette sont ici tournés en dérision. L'obstacle infranchissable (le mur) est joué par un acteur couvert de plâtre qui s'adresse au public. Le clair de lune, si romantique dans la scène du balcon, est représenté par un homme tenant une lanterne. La bête féroce est un acteur qui s'excuse de ne pas être assez effrayant. Les monologues passionnés deviennent des tirades mal versifiées et déclamées avec un pathétique hilarant. Le double suicide, sommet de la tragédie véronaise, est ici un moment de farce pure. Pyrame se tue avec l'aide de son fourreau et son agonie s'éternise, tandis que Thisbé découvre son amant et se lamente en des termes si peu poétiques qu'ils provoquent le rire. Le public de la pièce – le duc et sa cour – commente la performance, guidant les spectateurs réels à voir non pas la tragédie, mais sa caricature. C'est un acte de méta-théâtre d'une intelligence folle. Shakespeare prend sa source, la transforme en tragédie sublime, puis met en scène cette même source en farce ridicule, le tout dans deux pièces écrites la même année. Il nous montre que la différence entre les larmes et le rire ne tient parfois qu'à un mauvais acteur ou à un vers de travers. Cette exploration des genres et des traditions littéraires est un trait marquant des auteurs anglais de la Renaissance.

Du destin à la fête : deux résolutions antithétiques

Finalement, la comparaison des dénouements achève de prouver la thèse. Roméo et Juliette se termine dans le silence glacial d'un tombeau, avec les corps des jeunes amants au centre de la scène. La résolution est funèbre, la leçon amère. La passion absolue, confrontée à un monde haineux, n'a d'autre issue que la mort. Le Songe d'une nuit d'été, au contraire, se conclut par une explosion de joie. Au petit matin, les amants se réveillent comme d'un rêve étrange. Le sortilège est levé, les couples sont reformés (bien que Démétrius reste, techniquement, ensorcelé !), le duc pardonne leur désobéissance, et la pièce s'achève sur la promesse d'un triple mariage. La nuit de chaos et de folie passionnelle débouche sur le retour à l'ordre social, à l'harmonie et à la fête. La tragédie isole et détruit ses héros ; la comédie les réintègre dans la communauté. C'est une vision du monde fondamentalement différente, et Shakespeare nous offre les deux facettes de la médaille, nous laissant le soin de choisir laquelle nous semble la plus vraie.

En écrivant Roméo et Juliette puis Le Songe d'une nuit d'été, Shakespeare ne s'est pas contenté de signer deux chefs-d'œuvre. Il a engagé un dialogue avec lui-même, montrant qu'il maîtrisait les codes de la tragédie au point de pouvoir les désosser pour en faire une comédie. Le Songe est le rire qui suit les larmes, le clin d'œil complice d'un dramaturge conscient que les plus grandes histoires d'amour sont toujours à un pas de devenir les plus grandes farces. C'est là que réside le génie shakespearien : non seulement dans sa capacité à créer des mondes, mais aussi dans son habileté à jouer avec eux, à les retourner comme un gant, nous prouvant que la comédie et la tragédie ne sont pas des opposés, mais les deux masques d'un même théâtre, celui de la vie.

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