Tocqueville : Le prophète de la liberté – Journal des Editions Rémanence
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Critiques littéraires Editions Rémanence
Il est fascinant de voir comment un livre écrit il y a près de deux siècles peut décrire notre présent avec une précision quasi chirurgicale. Lorsqu'Alexis de Tocqueville débarque à New York en 1831, il ne vient pas chercher l'exotisme. Il vient observer le grand laboratoire de l'Histoire. Issu d'une vieille famille noble qui a vu tomber les têtes sous la Terreur, il sait que le mouvement vers l'égalité est une "force providentielle" irrésistible. Il ne cherche pas à l'arrêter, mais à l'éduquer, car il en perçoit, mieux que quiconque, les poisons cachés.
Aux Éditions Rémanence, nous rééditons ce chef-d'œuvre non comme un document d'histoire, mais comme un avertissement solennel. Tocqueville est le médecin qui, au chevet de la démocratie naissante, a diagnostiqué ses maladies chroniques : l'individualisme, le matérialisme et l'oubli de Dieu.
La prophétie du "Despotisme doux"
C'est sans doute la page la plus célèbre et la plus effrayante de l'œuvre. Tocqueville y décrit la forme que prendra la tyrannie dans les siècles démocratiques. Oubliez les chaînes, les bourreaux et les cachots des anciens tyrans. Le despotisme moderne sera "bienveillant".
Il imagine une foule d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits plaisirs vulgaires. Au-dessus d'eux, un État immense et tutélaire qui se charge de tout, qui prévoit tout, qui sécurise tout. Ce pouvoir ne brise pas les volontés, il les amollit. Il ne force pas à agir, il empêche de naître. Il réduit la nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
Relire ces lignes aujourd'hui, c'est recevoir une gifle. N'est-ce pas là le portrait exact de nos sociétés bureaucratiques, obsédées par la sécurité et le bien-être, prêtes à sacrifier toutes leurs libertés pourvu qu'on les dispense de la peine de penser et de vivre par elles-mêmes ?

La Religion : seule digue contre la barbarie
Mais Tocqueville ne se contente pas de noircir le tableau. Il propose un remède, et c'est là que sa pensée heurte le laïcisme militant de notre époque. Pour cet aristocrate catholique, la Liberté ne peut survivre sans la Foi. Son équation est simple : « Le despotisme peut se passer de la foi, mais la liberté ne le peut pas. »
Il observe qu'en Amérique, la religion est la première des institutions politiques, non pas parce qu'elle se mêle au gouvernement (elle en est séparée), mais parce qu'elle gouverne les mœurs. Si l'homme n'a plus de maître sur la terre (le Roi), il doit en avoir un dans le Ciel. S'il n'obéit à personne politiquement, il doit obéir à une loi morale intérieure. Sinon, l'ivresse de son indépendance le conduira à l'anarchie, qui appellera immanquablement la dictature pour rétablir l'ordre.
Tocqueville nous enseigne que la démocratie a besoin de "liens" invisibles pour ne pas éclater. Ces liens, c'est la tradition, la famille et le sacré. Sans cette verticalité, l'horizontalité démocratique devient un désert où l'homme est un loup pour l'homme, ou pire, un mouton indifférent.
Contre la Tyrannie de la Majorité
Enfin, l'auteur dénonce le conformisme intellectuel. Dans une société où tout le monde se vaut, qui ose penser différemment ? La "majorité" trace un cercle formidable autour de la pensée. À l'intérieur du cercle, tout est permis ; mais malheur à qui ose en sortir. Il n'est pas brûlé sur un bûcher, il est ignoré, moqué, ostracisé. C'est la mort sociale.
Lire De la Démocratie en Amérique, c'est apprendre à résister. C'est comprendre que la vraie liberté est une ascèse, qu'elle demande du courage, des convictions spirituelles fortes et le refus de se dissoudre dans la masse. C'est un livre pour les hommes libres qui veulent le rester.
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Signé : Jules Gatrocque, rédacteur chez Editions Rémanence.