Toussaint : pourquoi fête-t-on tous les saints le 1er novembre ?
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Chaque année, à la Toussaint, les allées des cimetières se couvrent de chrysanthèmes et des familles entières traversent la France pour fleurir une tombe. Pourtant, la fête du 1er novembre n'a pas été pensée pour les morts. La Toussaint est, comme son nom l'indique, la fête de tous les saints : non seulement ceux du calendrier, mais aussi la foule anonyme de ceux dont personne n'a retenu le nom. Son histoire commence dans un temple païen de Rome, passe par la cour de Louis le Pieux et aboutit à un jour férié fixé par Napoléon. Elle explique aussi pourquoi nous confondons, depuis des siècles, deux fêtes pourtant bien distinctes.

Fra Angelico, prédelle du retable de Fiesole (détail), vers 1423-1424, National Gallery, Londres
L'origine de la Toussaint : un temple païen devenu église
Dès le IVe siècle, les chrétiens d'Orient célèbrent ensemble tous les martyrs, le dimanche qui suit la Pentecôte. Les persécutions ont fait tant de victimes qu'il devient impossible de leur consacrer à chacune un jour. En Occident, le geste fondateur a lieu à Rome vers 609 ou 610. Le pape Boniface IV obtient de l'empereur Phocas le Panthéon, ce temple dédié à « tous les dieux », et le transforme en église. Selon la tradition, il y fait transférer des ossements de martyrs tirés des catacombes, et le consacre un 13 mai à la Vierge et à tous les martyrs. Le symbole est saisissant : là où l'on honorait tous les dieux, on honorera désormais tous les saints. La fête glisse ensuite vers l'automne. Au VIIIe siècle, le pape Grégoire III dédie à tous les saints un oratoire de la basilique Saint-Pierre, et la tradition rattache à cette dédicace la date romaine du 1er novembre. En 835, à l'initiative du pape Grégoire IV, l'empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, prescrit de célébrer la fête le 1er novembre dans son empire ; la date se généralise ensuite dans tout l'Occident. Elle est voisine de Samain, la fête celtique qui marquait l'entrée dans la saison sombre, mais aucun lien direct entre les deux n'a été établi.Toussaint et jour des morts : deux fêtes qu'on confond
Si la Toussaint célèbre les saints, pourquoi va-t-on ce jour-là au cimetière ? Parce qu'une autre fête la suit immédiatement. En 998, Odilon, abbé de Cluny, demande à tous les monastères qui dépendent de son abbaye de célébrer, le 2 novembre, une messe solennelle pour tous les défunts. La puissance du réseau clunisien diffuse rapidement l'usage dans toute l'Europe : le 1er novembre pour les saints du ciel, le 2 novembre pour les morts que l'on garde en mémoire. La confusion vient d'une décision bien plus tardive. En 1802, en application du Concordat signé entre Bonaparte et le pape Pie VII, la Toussaint devient l'une des quatre fêtes religieuses chômées en France, avec Noël, l'Ascension et l'Assomption ; le jour des morts ne l'est pas. Les familles prennent donc l'habitude de profiter du 1er novembre pour se rendre sur les tombes. C'est ainsi que la fête de tous les saints est devenue, dans les esprits, la fête des morts. Les chrysanthèmes, qui fleurissent tard et résistent au froid, s'imposent sur les tombes, et l'usage se généralise après la Grande Guerre, quand on fleurit en 1919 les tombes des soldats pour le premier anniversaire de l'armistice. Plus de 25 millions de pots sont encore vendus chaque année en France.Tous les saints, y compris ceux que personne ne connaît
Le sens de la Toussaint tient dans un mot : tous. L'Église ne fête pas seulement les saints canonisés, dont les noms remplissent le calendrier, mais tous ceux qui, selon la foi chrétienne, ont rejoint Dieu sans que personne ne le sache. La mère de famille, l'artisan, le paysan dont aucune chronique n'a gardé la trace. C'est une fête de la sainteté ordinaire, et c'est peut-être ce qui la rend si populaire depuis treize siècles. Cette sainteté « ordinaire » a d'ailleurs inspiré quelques-uns des plus beaux livres de la littérature spirituelle. Les Fioretti, ces « petites fleurs » compilées au XIVe siècle, racontent la vie de saint François d'Assise, jusqu'à l'épisode célèbre du loup de Gubbio, avec une simplicité qui touche encore les lecteurs les plus éloignés de la foi. Et c'est une jeune carmélite morte à vingt-quatre ans, Thérèse de Lisieux, qui a donné à cette idée sa formule la plus célèbre, la « petite voie » : devenir saint non par des actions extraordinaires, mais par l'amour mis dans les gestes de chaque jour.
Fra Angelico, prédelle du retable de Fiesole (détail), vers 1423-1424, National Gallery, Londres
