Ernest Renan et 'Qu'est-ce qu'une nation ?' : comment un discours est devenu le socle de l'identité française
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Dans les annales de la pensée politique française, peu de textes ont eu une résonance aussi profonde et durable que la conférence prononcée par Ernest Renan à la Sorbonne le 11 mars 1882. Son titre, simple en apparence, cache une complexité et une urgence qui continuent de nous interpeller : « Qu'est-ce qu'une nation ? ». Pour saisir la portée de ce discours, il faut se replonger dans le contexte douloureux de son époque. La France est alors une nation meurtrie, humiliée par la défaite cinglante de 1871 face à la Prusse et amputée de deux de ses provinces les plus chères, l'Alsace et la Lorraine. C'est dans ce climat de deuil national que Renan propose une redéfinition audacieuse et résolument moderne de l'idée nationale, une définition qui s'oppose frontalement à la conception ethnique et déterministe qui triomphe alors outre-Rhin.
La conférence de Renan n'est pas un simple exercice académique ; c'est un acte de résistance intellectuelle et politique. Il s'agit de fournir à la France une doctrine pour justifier, non par la force mais par le droit et la philosophie, sa revendication sur les provinces perdues. En affirmant que la nation est un « plébiscite de tous les jours », Renan pose les bases d'une conception volontariste et civique de l'appartenance nationale, où la conscience et le désir de vivre ensemble priment sur la race, la langue ou la géographie. Cet article se propose de décortiquer cette pensée lumineuse, de comprendre comment, face au traumatisme de la défaite, Ernest Renan a forgé une vision de la nation qui demeure, aujourd'hui encore, un pilier de l'universalisme républicain.
Le choc de 1871 : une blessure au cœur de la nation
Pour comprendre la genèse de « Qu'est-ce qu'une nation ? », il est indispensable de mesurer le traumatisme que représenta la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La défaite de Sedan, la chute du Second Empire et l'humiliation du traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, plongent le pays dans une crise profonde. La perte de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine (la Moselle) est vécue comme une amputation insupportable. Mais au-delà de la douleur, c'est la justification intellectuelle de cette annexion par le nouvel Empire allemand qui interpelle les penseurs français.
La thèse allemande, portée par des historiens comme Theodor Mommsen ou Heinrich von Treitschke, repose sur une conception dite « objective » de la nation. Selon eux, l'Alsace et la Lorraine sont germaniques par essence. Leurs arguments s'appuient sur l'histoire (l'appartenance passée au Saint-Empire romain germanique), la langue (les dialectes alsaciens et mosellans sont de souche germanique) et la race (une prétendue origine ethnique commune). Cette vision s'inscrit dans la lignée du romantisme allemand et de penseurs comme Fichte, pour qui la nation est une donnée naturelle, prédéterminée, un *Volksgeist* (esprit du peuple) qui transcende la volonté individuelle. Pour les Allemands, l'annexion n'est qu'un juste retour des choses, la réintégration de frères égarés dans leur giron naturel, qu'ils le veuillent ou non. Cette vision est en totale opposition avec l'héritage de la Révolution française, qui conçoit la nation comme une association volontaire de citoyens. Des penseurs comme Alexis de Tocqueville avaient déjà, des décennies auparavant, analysé la construction politique des nations modernes sur des bases civiques plutôt qu'ethniques.
La déconstruction méthodique des faux critères
La première partie de la conférence de Renan est une brillante démolition de ces critères « objectifs » avancés par l'Allemagne. Avec une érudition impressionnante et un sens aigu de la formule, il les examine un par un pour en démontrer l'inanité.
Le principe de la race
Renan commence par réfuter l'idée que la nation puisse reposer sur la race. Il rappelle que toutes les grandes nations européennes sont le fruit d'un brassage incessant de peuples. La France elle-même est un composé d'éléments celtes, ibères, germaniques et latins. « La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère », écrit-il. Il souligne le danger de cette approche : la zoologie politique pourrait mener à des guerres d'extermination. Pour lui, le fait d'être un creuset de peuples est une richesse, non une faiblesse.
La langue comme ciment national ?
L'argument de la langue est tout aussi fermement rejeté. Si la langue était le fondement de la nationalité, la Suisse, avec ses trois (aujourd'hui quatre) langues officielles, n'existerait pas en tant que nation unie. Inversement, les États-Unis et le Royaume-Uni, qui partagent la même langue, forment deux nations bien distinctes et parfois rivales. Renan concède que « la langue invite à se réunir ; elle n'y force pas ». La volonté de vivre sous les mêmes lois et de partager un destin commun est un principe bien supérieur.
La religion et la géographie, des fondements dépassés
Renan balaie ensuite l'idée que la religion puisse encore fonder une nation à l'ère moderne. Ce qui fut vrai dans l'Antiquité, où la religion était un culte d'État, ne l'est plus. La liberté de conscience est devenue la règle, et la religion une affaire personnelle. De même, la géographie et ses fameuses « frontières naturelles » ne sont pour lui que des constructions arbitraires. Le Rhin a-t-il plus vocation à séparer qu'à unir les peuples qui vivent sur ses rives ? Les montagnes arrêtent-elles les hommes ? « Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation », conclut-il. La nation est un principe spirituel, non un déterminisme matériel.
L'âme d'une nation : un héritage et un désir
Après avoir méthodiquement écarté ce qu'une nation n'est pas, Renan expose sa propre conception, lumineuse de modernité. Pour lui, une nation est une « âme », un « principe spirituel ». Ce principe repose sur deux piliers indissociables, l'un tourné vers le passé, l'autre vers l'avenir.
Le premier pilier est « la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ». C'est l'héritage d'une histoire partagée, faite de gloires, mais aussi et surtout de sacrifices et de souffrances communes. « On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts », affirme Renan. Le deuil partagé, comme celui de la défaite de 1871, cimente la solidarité nationale plus encore que les triomphes. Cet héritage, ce capital social, est la base sur laquelle se construit le sentiment d'appartenance. C'est en explorant les récits des grands historiens que l'on saisit la lente formation de cette conscience collective ; les ouvrages de la collection Histoire de France permettent de comprendre comment ce « legs de souvenirs » s'est constitué au fil des siècles.
Le second pilier, qui ancre la nation dans le présent et l'avenir, est « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ». C'est ici que réside le cœur de la conception volontariste. L'héritage du passé ne suffit pas ; il doit être constamment réactivé par un consentement actuel. C'est ce qui amène Renan à sa formule la plus célèbre : « L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. »
Cette phrase est une véritable révolution. Elle signifie que la nation n'est pas un acquis, mais une construction permanente. Elle n'est pas une prison dont on ne peut s'échapper en raison de ses origines, mais un contrat social quotidiennement renouvelé par ses membres. C'est un choix. Et ce choix, selon Renan, doit primer sur toute autre considération. Appliquée à l'Alsace-Lorraine, cette idée est une bombe. Peu importe la langue parlée par les Alsaciens, peu importe leur lointaine ascendance germanique. La seule question qui vaille est : veulent-ils être Français ? Pour Renan, la réponse ne fait aucun doute. En niant aux populations annexées le droit de choisir leur destin, l'Allemagne commet une erreur fondamentale et une injustice criante.
La portée universelle d'une pensée née d'un drame
Le discours de Renan n'est donc pas seulement une réponse de circonstance. Il oppose deux modèles de nation qui structureront la politique européenne pendant plus d'un siècle. D'un côté, la conception « allemande », ethnique et déterministe, qui trouvera son aboutissement tragique dans les idéologies totalitaires du XXe siècle. De l'autre, la conception « française », civique et volontariste, qui inspirera le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, principe consacré par le président américain Wilson après la Première Guerre mondiale. Il s'agit d'une vision fondée sur la primauté de l'individu et de sa conscience, un principe qui dialogue avec les grandes théories de la justice politique, telles qu'elles seront plus tard développées dans des œuvres comme A Theory of Justice – John Rawls.
La pensée de Renan est un humanisme. Elle fait de l'homme, et non de ses déterminations, la mesure de toute chose politique. Elle préfigure également une Europe des nations librement associées, plutôt qu'une Europe des races ou des ethnies en conflit perpétuel. « Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera », prophétise-t-il avec une audace incroyable pour son temps. C'est dans ce contexte de reconstruction post-défaite que des hommes comme Adolphe Thiers ont dû rebâtir un État et une idée de la France. La définition de Renan a offert un socle idéologique puissant à la jeune Troisième République.
En conclusion, « Qu'est-ce qu'une nation ? » est bien plus qu'un simple discours. C'est un manifeste pour la liberté des peuples, un plaidoyer pour une conception de la citoyenneté fondée sur l'adhésion volontaire à un projet commun. Né de la douleur de la perte de l'Alsace-Lorraine, ce texte a su dépasser son contexte pour atteindre une portée universelle. En nous rappelant que la nation est avant tout une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore, Ernest Renan nous a légué une définition exigeante, mais profondément humaine, de la vie en commun. Une leçon magistrale d'histoire et de philosophie qui, plus d'un siècle plus tard, n'a rien perdu de sa pertinence ni de sa force.