L'Anabase : L'Odyssée des soldats perdus – Journal des Editions Rémanence
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Critiques littéraires Editions Rémanence
Il est des livres fondateurs que l'on cite souvent sans en mesurer la puissance brute. L'Anabase est de ceux-là. Écrit il y a près de 2 400 ans, ce texte reste d'une modernité fracassante. Pourquoi ? Parce qu'avant d'être un classique des classes de grec ancien, c'est une histoire de survie désespérée. C'est l'histoire d'hommes qui refusent de mourir.
Tout commence par un échec. En 401 av. J.-C., dix mille mercenaires grecs s'engagent aux côtés de Cyrus le Jeune pour renverser son frère, le roi de Perse. Mais à la bataille de Counaxa, Cyrus est tué. Les généraux grecs sont conviés à un banquet de "négociation" et traîtreusement assassinés. L'armée se retrouve seule, au cœur de la Mésopotamie (l'actuel Irak), sans chef, sans paye, entourée d'ennemis, à des milliers de kilomètres de la patrie.
Une démocratie en marche forcée
C'est ici que le récit de Xénophon bascule du fait divers militaire à la leçon politique universelle. Au lieu de se débander ou de se rendre (ce qui signifiait l'esclavage ou la mort), les soldats décident de s'organiser. Ils ne nomment pas un roi, ils élisent des chefs. Xénophon, simple volontaire et élève de Socrate, se révèle alors.
Ce que décrit L'Anabase, c'est une "polis" (une cité) mobile. On vote les décisions stratégiques, on débat de la route à suivre, on juge les fautes. Aux Éditions Rémanence, nous sommes fascinés par cet aspect du texte : voir comment, au bord du gouffre, la discipline consentie et l'intelligence collective deviennent les seules armes efficaces contre la barbarie.
Le froid, la faim et la peur
Le voyage de retour est un cauchemar logistique et humain. Xénophon excelle à décrire les tourments physiques. Il ne nous épargne rien : les flèches des Cardouques dans les montagnes (les ancêtres des Kurdes), la neige aveuglante des hauts plateaux d'Arménie qui brûle les yeux et gèle les membres, la faim qui tenaille les ventres.
Le style est sec, nerveux, précis. C'est le style de l'action. Pas de grandes envolées lyriques inutiles, mais des faits. Chaque rivière traversée est une victoire, chaque col franchi est une conquête. On souffre avec eux, on grelotte avec eux. C'est un récit d'endurance pure qui a inspiré des générations d'explorateurs et de chefs militaires, d'Alexandre le Grand à Lawrence d'Arabie.
"Thalatta ! Thalatta !" : Le cri de la délivrance
Et puis, il y a ce moment de grâce, l'une des scènes les plus célèbres de la littérature mondiale. Après des mois de marche dans les terres, l'avant-garde atteint le sommet du mont Théchès. Une clameur monte, enfle, se propage vers l'arrière-garde. Xénophon croit à une nouvelle attaque. Il lance son cheval vers l'avant et distingue enfin les mots hurlés par des hommes en larmes s'embrassant les uns les autres : « Thalatta ! Thalatta ! » (La Mer ! La Mer !).
La mer, pour un Grec, ce n'est pas seulement de l'eau salée. C'est la route de la maison. C'est la fin de l'enfer. Cette scène est d'une puissance émotionnelle rare ; elle marque le triomphe de la volonté humaine sur la fatalité.

Pourquoi relire Xénophon ?
Lire L'Anabase aujourd'hui, c'est lire le roman vrai de l'énergie humaine. C'est comprendre que même lorsque tout semble perdu, lorsque la hiérarchie s'effondre et que l'environnement devient mortel, il reste une ressource inépuisable : le courage de l'esprit et la solidarité du groupe. Un chef-d'œuvre impérissable.
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Signé : Jules Gatrocque, rédacteur chez Editions Rémanence.