Molière contre La Fontaine : Amitié, Influence et Miroir du Grand Siècle

Molière contre La Fontaine : Amitié, Influence et Miroir du Grand Siècle

Au panthéon de la littérature française, le Grand Siècle brille de mille feux, porté par des figures devenues des monuments. Parmi elles, deux génies se côtoient, souvent étudiés séparément mais dont les trajectoires et les œuvres tissent une toile de correspondances fascinantes : Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, et Jean de La Fontaine. Le premier, maître incontesté de la comédie, homme de théâtre total, scrutant l'âme humaine sur les planches. Le second, poète et fabuliste, observateur patient des mœurs, dissimulant ses critiques sous le masque animalier. L'opposition semble simple : le bruit du théâtre contre le calme de la nature, la satire directe contre la morale suggérée. Pourtant, réduire leur relation à une simple cohabitation temporelle serait une erreur. Molière et La Fontaine furent amis, se sont mutuellement influencés et ont, chacun à sa manière, tenu un miroir à leur siècle. Ce prétendu « versus » cache en réalité un dialogue profond, une amitié intellectuelle et une vision du monde complémentaire qui enrichit la lecture de leurs œuvres respectives.

Une amitié née sous les fastes de Vaux-le-Vicomte

Pour comprendre le lien qui unit nos deux auteurs, il faut remonter aux années 1658-1661, au château de Vaux-le-Vicomte. Nicolas Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV, y a réuni une cour d'artistes et d'intellectuels d'une richesse inégalée. C'est dans ce cadre fastueux, véritable laboratoire artistique, que Molière et La Fontaine se rencontrent et se lient d'amitié. Ils partagent le même mécène et la même ambition : plaire, innover, et peindre leur temps. La Fontaine, alors poète officiel de Fouquet, compose des œuvres de circonstance, tandis que Molière, à la tête de sa troupe, cherche à s'imposer sur la scène parisienne. Leur première collaboration connue date de 1661 avec Les Fâcheux, une comédie-ballet commandée par Fouquet pour une fête grandiose donnée en l'honneur du roi. Molière écrit la pièce en un temps record, et La Fontaine y contribue en rédigeant le prologue. Cet épisode, bien que modeste en apparence, scelle leur complicité artistique. Ils évoluent dans le même cercle, aux côtés d'autres grands esprits comme Madame de Sévigné ou Pellisson. Cette période d'effervescence à Vaux est fondamentale : elle établit non seulement une relation personnelle durable, mais aussi un socle commun d'expériences et d'observations de la vie de cour, matière première essentielle pour leurs futures créations.

La comédie humaine : un miroir à deux faces

Si un thème les réunit par-dessus tout, c'est bien la peinture de la société et la critique des mœurs. Tous deux sont des moralistes, mais leurs instruments diffèrent radicalement. Molière choisit l'arme de la comédie. Sur scène, il expose les ridicules, les obsessions et les hypocrisies de ses contemporains à travers des personnages devenus des archétypes : l'avare Harpagon, le dévot imposteur Tartuffe, le bourgeois vaniteux Monsieur Jourdain, ou encore l'intransigeant Alceste. Sa satire est directe, incarnée, elle provoque le rire pour forcer la réflexion. Le spectateur est confronté à ses propres défauts, grossis par le prisme de la scène. Molière ne craint pas la controverse, il la recherche presque, car son théâtre se veut un outil de correction sociale, selon la devise classique « castigat ridendo mores » (corriger les mœurs par le rire). Vous pouvez explorer toute la richesse de son œuvre dans notre collection dédiée à Molière.

La Fontaine, lui, opte pour la voie du détour. Ses Fables sont un théâtre de papier où les animaux, de la Cigale au Lion, jouent la comédie humaine. En apparence destinées aux enfants, elles cachent une critique sociale et politique d'une finesse redoutable. Le monde des fables est une transposition du monde des hommes, avec sa cour (autour du Lion), ses puissants et ses misérables, ses flatteurs et ses fourbes. Là où Molière crée un personnage comme Tartuffe pour dénoncer l'hypocrisie religieuse, La Fontaine utilise le Renard, maître de la flatterie et de la manipulation. Sa morale est moins prescriptive que celle de Molière. Souvent, elle est ambiguë, teintée d'une douce mélancolie ou d'un réalisme parfois cruel : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». La Fontaine ne cherche pas tant à corriger qu'à constater, avec une distance philosophique qui invite le lecteur à une méditation plus intime. Sa critique est plus subtile, peut-être plus subversive, car elle avance masquée. Le lecteur est invité à explorer cette subtilité à travers les œuvres de Jean de La Fontaine.

Des influences réciproques et un dialogue souterrain

Peut-on déceler l'influence de l'un sur l'autre ? Certainement. Les Fables de La Fontaine, publiées en plusieurs recueils à partir de 1668, regorgent de portraits psychologiques saisissants et de dialogues vivants qui ne sont pas sans rappeler le génie de Molière. La Fontaine, excellent dramaturge dans ses contes, sait donner vie à ses personnages en quelques vers. Chaque fable est une petite scène de comédie, avec son exposition, son nœud dramatique et sa chute. Il est fort probable que la fréquentation du théâtre de Molière ait affûté son sens du dialogue et de la caractérisation. Comment ne pas voir dans la cour du Lion une satire des courtisans que Molière mettait en scène dans Le Misanthrope ?

Inversement, l'influence de La Fontaine sur Molière est plus discrète mais tout aussi plausible. La Fontaine, grand lecteur des Anciens (Ésope, Phèdre), a su moderniser la fable et lui donner une portée universelle. Molière, lui aussi nourri de culture classique, a pu trouver dans la concision et l'efficacité des fables une source d'inspiration pour la construction de ses caractères. L'art de La Fontaine de camper un défaut en un animal (le Corbeau vaniteux, le Lièvre peureux) fait écho à la méthode de Molière qui construit ses pièces autour d'un personnage central défini par une passion ou un vice unique. Leurs œuvres entrent en résonance, se répondant par-delà les genres. Elles participent du même projet intellectuel, celui d'une étude exhaustive des passions humaines, un projet central pour tous les grands auteurs du XVIIe siècle, y compris leurs contemporains et amis comme Jean Racine.

L'amitié par-delà la mort : l'élégie de La Fontaine

La preuve la plus touchante de leur lien profond nous est offerte par La Fontaine lui-même. À la mort de Molière en 1673, il compose une émouvante « Épitaphe de Molière », qui est bien plus qu'un simple hommage funèbre. C'est une véritable élégie où il pleure la perte de l'ami et la disparition de l'artiste de génie. Il s'adresse directement aux Muses et à Apollon, leur reprochant d'avoir laissé mourir celui qui était leur plus grand serviteur. Dans ce poème, La Fontaine révèle une compréhension intime et admirative du travail de son ami : « Il corrigea la ville et la cour ; / Il fit connaître à l'homme et l'homme à l'univers ». Il loue sa capacité à mêler le rire à l'instruction et à peindre la nature humaine avec une justesse inégalée. Ce texte est un témoignage capital. Il montre que, malgré leurs différences de style et de carrière – Molière, chef de troupe en pleine lumière, La Fontaine, poète plus retiré –, une estime et une affection profondes les unissaient. L'un n'était pas l'ombre de l'autre, mais un pair, un confident intellectuel dont la disparition laissait un vide immense. Ce poème immortalise une amitié qui a nourri deux des plus grandes œuvres de la littérature française.

Héritages croisés : deux piliers de la culture française

Molière et La Fontaine laissent derrière eux des héritages immenses et complémentaires. Molière est devenu la figure tutélaire du théâtre français, la langue française est souvent appelée « la langue de Molière ». Ses pièces sont constamment jouées, étudiées, adaptées, prouvant leur incroyable modernité. Il a donné ses lettres de noblesse à la comédie, en a fait un genre majeur capable de sonder les abîmes de l'âme humaine. Son influence sur le théâtre est incommensurable, de Marivaux à Ionesco.

La Fontaine, quant à lui, a élevé la fable à un degré de perfection poétique jamais atteint. Ses vers, d'une musicalité et d'une simplicité apparentes, sont gravés dans la mémoire collective française. Il est le poète que l'on apprend sur les bancs de l'école, celui qui initie à la poésie et à la morale. Son influence est plus diffuse mais tout aussi profonde, touchant autant la littérature que l'éducation. En conclusion, le match Molière vs La Fontaine n'a pas lieu d'être. Il s'agit plutôt d'un duo, d'une collaboration intellectuelle, qu'elle soit directe ou implicite. Ils furent les deux yeux du Grand Siècle, l'un tourné vers la scène et l'agitation du monde, l'autre vers la nature et la méditation. Ensemble, ils nous offrent un portrait complet, drôle, cruel et d'une lucidité implacable de cette éternelle comédie qu'est la vie humaine. Les lire en parallèle, c'est comme regarder un objet en trois dimensions : le relief et la profondeur de leur génie commun n'en deviennent que plus éclatants.

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