Théophile Gautier : L'Orient en majesté – Journal des Editions Rémanence
Partager
Critiques littéraires Editions Rémanence
Il est des écrivains qui sont des philosophes, d'autres des moralistes. Théophile Gautier, lui, est un œil. Un œil absolu, vorace, génial. Lorsqu'il débarque à Constantinople en 1852, ce n'est pas pour juger la politique du Sultan ou pour disserter sur l'économie. Il vient voir. Et ce qu'il voit, il nous le donne avec une puissance d'évocation qui n'a jamais été égalée depuis.
Aux Éditions Rémanence, nous republions ce carnet de voyage car il est l'antidote parfait à la laideur grise de notre monde moderne. Lire Constantinople, c'est s'immerger dans un bain de lumière et de couleurs. C'est aussi, pour l'esprit attaché à l'histoire, contempler le crépuscule grandiose d'un empire qui s'effondre doucement sur les ruines d'un autre.
La daguerréotype de l'âme
Gautier, le chantre de "l'Art pour l'Art", décrit la ville des Césars et des Sultans comme un immense tableau vivant. Son style est d'une richesse lexicale inouïe. Il ne dit pas "rouge", il dit "vermillon", "cinabre", "pourpre". Il décrit les marchés, les cimetières d'Eyüp, les derviches tourneurs et les chiens errants avec la même précision amoureuse.
Mais ne nous y trompons pas : ce n'est pas une description superficielle. En s'attachant à la forme, Gautier touche le fond. Il saisit l'étrange fatalisme de l'Islam qui imprègne la cité, cette "Kismet" qui laisse les palais de bois pourrir au soleil parce que seul Dieu est éternel. Il y a une dimension de "Vanitas" (vanité des choses terrestres) omniprésente dans son récit. La beauté de Stamboul est celle d'une fleur qui se fane, et Gautier en recueille le parfum capiteux juste avant la fin.

Le fantôme de Byzance
Pour le lecteur chrétien, les pages les plus émouvantes sont sans doute celles consacrées à Sainte-Sophie. Gautier, sensible au sacré, ressent physiquement la tragédie de ce lieu. Il décrit la basilique justinienne, devenue mosquée, comme un palimpseste architectural. Sous la chaux des conquérants, il devine les mosaïques dorées du Christ Pantocrator qui attendent leur heure.
Il voit Constantinople non comme une ville turque, mais comme une superposition de mondes. Il marche sur la poussière des empereurs grecs. Cette conscience de la stratification de l'Histoire donne à son livre une profondeur vertigineuse. Il nous rappelle que les civilisations sont mortelles, et que la Croix, même voilée, reste inscrite dans la pierre même de l'Orient.
Contre l'utilitarisme moderne
Enfin, Gautier est un réactionnaire esthétique, et c'est pour cela qu'on l'aime. Il déteste déjà, en 1852, les prémices de l'occidentalisation qui viennent enlaidir la Corne d'Or (les costumes européens, les bateaux à vapeur fumants). Il défend le droit des peuples à être différents, à garder leurs coutumes, leurs costumes et leurs mystères.
Lire Constantinople aujourd'hui, c'est refuser la mondialisation qui uniformise tout. C'est apprendre à regarder le monde non comme une ressource à exploiter, mais comme une œuvre d'art divine à contempler. C'est un voyage immobile d'une somptuosité rare, guidé par le plus grand peintre qui ait jamais tenu une plume.
👉 Découvrez notre édition de Constantinople – Théophile Gautier
Signé : Jules Gatrocque, rédacteur chez Editions Rémanence.